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Je suis cette mère qui pleure

Elle n’a pas retrouvé l’enfant sauf, mais péri dans le brasier

Elle n’a pas tenu la main, elle n’a pas rassuré, elle n’a pas joué la sentinelle entre les deux rives

Elle n’a pas caressé la joue, serré la main un peu plus fort

Elle n’a pas dit tout ira bien, chanté la berceuse des nuits de lune

Où vont les mères quand elles pleurent ?

Le temps d’un message, je suis devenue elle, et toutes les autres, celles qui attendent encore

Celles qui savent, au fond d’elle, que l’enfant ne reviendra plus

Celles qui devront dire adieu à un corps consumé

Là-haut, dans le Valais, un peu plus près des étoiles.

Cœur de rockeuse

Une frange noire de jais couronne deux prunelles d’azur. Menue et volubile, Sonia semble animée d’une énergie presque électrique. Elle reste cette grande amoureuse, délaissant parents et études au mi-temps des années 2000, pour rejoindre son artiste de fiancé sous les toits de Paris. La passion, vivre d’amour et d’eau fraiche, cela ne dure qu’un temps, comme une promesse écrite sur le sable des Landes de son enfance. La romance prend vite des allures de galère en eaux troubles : les pianos-bars, les cachets à la petite semaine, la fortune illusoire. Loin, les collines grasses de Chalosse, l’élevage familial de blondes d’Aquitaine, serti dans son écrin de verdure. Loin, encore, la sœur chérie, absorbée par ses études de pharmacie.
Entre nous deux, il restait une fragile correspondance, nos histoires chassées croisées entre Bordeaux et Paris.
Bientôt, un vent duplice souffle sur son quotidien. Comme une angoisse, une ombre qui vient voiler sa pupille lapis-lazuli. Sonia enchaine les jobs de vendeuse, finance le gite et le couvert, tient son couple à bout de bras. L’amoureux, le chanteur maudit, s’avère un poison lent, un esprit torve qui aspire la joie de vivre. Dix ans de relation toxique, « Dix ans de chaines sans voir le jour » dirait la chanson de Johnny.

Le retour au bercail s’annonce comme une renaissance, un second souffle, sa deuxième chance : « en quittant Paris, j’ai repris pied et renoué avec mes proches », assure-t-elle avec lucidité. Le domaine familial, à la lisière du Pays basque, s’apparente à une bulle paisible, posée comme une caresse dans une boucle du fleuve Adour.
Sonia reprend le cours de sa vie, travaille dans les hôtels et les SPA les plus luxueux de la région, relance les dés d’un parcours professionnel autrefois épars. L’année de ses 36 ans, son rêve de devenir maman se réalise, fruit de sa nouvelle histoire d’amour avec P. C’est un artiste, évidemment, qui met sur ses toiles et dans sa vie des couleurs chamarrées.
Un casque de cheveux bruns, à peine ponctué de fils d’argent. Un peu de bleu du ciel dans le regard, derrière ses lunettes chics. Le cœur d’une jeune fille ne change pas, surtout avec le temps.

La scène se déroule dans un salon coquet, dans le salon d’un appartement de la banlieue bordelaise. 
Un puissant parfum de cannelle envahit l’atmosphère. Nicole* vient de sortir les 𝗺𝗮𝗻𝘁𝗲𝗰𝗮𝗼𝘀 du four. 
Nicole est ma nouvelle narratrice.
Quand je l’ai rencontrée, il y a trois mois, elle s’enthousiasmait à l’idée d’écrire l’histoire de sa famille.
Depuis le temps que ses trois filles lui demandaient. 
Depuis le temps que ses petites-filles l’interrogeaient : “Dis mamie, c’était comment la vie là-bas, à Casablanca ?” 
Et puis, Nicole a douté. Les questions se bousculaient dans sa tête : 
“Mais que vont-ils penser de moi ?”
“Et si j’avais oublié certains moments clés de mon enfance déjà lointaine ?” 

Une saison est passée. Les giboulées du printemps ont laissé place au soleil brûlant de juillet.  
Un matin, mon téléphone sonne. C’est Nicole. Elle se sent prête à présent. Prête à parcourir avec moi le fil du temps, remonter à la source des premiers souvenirs, dans la lumière blanche de son Maroc natal. Les mots ont fait leur chemin dans sa mémoire, elle revoit son père fumant au balcon, à l’ombre du laurier-rose. Sa mère dans la cuisine préparant les traditionnels 𝗺𝗮𝗻𝘁𝗲𝗰𝗮𝗼𝘀 de Noël.
Alors, je prends mon cahier, mon stylo et mon enregistreur. Toutes les deux déterminées à remonter le temps.

Personne ne se lève un matin en décidant de coucher sa vie sur le papier ! Ce projet prend du temps et germe peu à peu. Et souvent, tout commence par une madeleine de Proust (ou de délicieux mantecaos ).

*Dans un souci de confidentialité, je modifie les prénoms de mes clients et leur situation géographique.